Mieux Vaut Prévenir

La planification permet à la ferme de survivre aux désastres, désaccords, déficiences, divorces et décès.

Mieux Vaut Prévenir

La planification permet à la ferme de survivre aux désastres, désaccords, déficiences, divorces et décès.

On se souviendra peut-être mieux de Cecil Harris pour son testament que pour sa vie. Le 8 juin 1948, l’agriculteur de Rosetown, Saskatchewan, a passé les dernières heures de sa vie coincé et grièvement blessé sous son tracteur. Encore conscient, il réalisa qu’il ne survivrait peut-être pas à l’accident. Il prit son couteau de poche et grava son testament dans le garde-boue du tracteur. Les voisins l’ont trouvé en inspectant l’accident le lendemain.

Il avait écrit : « Si je meurs ici, je laisse tout à ma femme. Cecil Geo Harris. »
La cour de la Saskatchewan a vite décidé que c’était un testament olographe valide. Les étudiants en droit du monde entier l’étudient toujours.

Personne ne sait pourquoi M. Harris a attendu à la dernière minute de sa vie pour faire son testament, mais il n’est certainement pas le seul à agir ainsi au Canada. En 2018, un sondage de l’institut Angus Reid révéla que 75 % des Canadiens n’ont pas de testament à jour et plus de la moitié n’en ont pas du tout.

Il est bien normal d’éviter de parler de décès, de divorce, de désastres, de désaccords et de déficiences (les 5 D) avec la famille et les partenaires d’affaires, indique John Stewart du bureau d’avocats D’Arcy and Deacon de Winnipeg, au Manitoba. Le sujet agace. Mais si vous négligez de vous y préparer, n’importe lequel des 5 D peut détruire votre ferme.

« Les gens savent que les 5 D arrivent aux autres mais ont peine à croire que cela peut leur arriver, dit M. Stewart. Les agriculteurs ont besoin d’un testament, d’une délégation de pouvoir, d’une convention de partenaires, de mécanismes de règlement de dispute et d’une assurance atténuant le risque de maladie, incapacité, désastres et décès. »

Une convention de partenaires ou d’actionnaires décrit clairement ce qui adviendra des actions ou du partenariat en cas de décès, de divorce ou de toute autre condition, dit M. Stewart. Cette convention définit les biens et leur distribution au lieu de tout lancer en l’air comme un ballon de football advenant un divorce ou autre séparation virulente.

« Tant de gens finissent leurs jours ou divorcent sans avoir rien mis en place, ajoute M. Stewart. Je vois malheureusement famille après famille ébranlée par des tragédies qui auraient pu être réglées si une planification à long terme avait été faite. »

Les familles attendent souvent qu’un événement catalyseur les force à ouvrir la discussion.

Pour la famille d’Aaron Elskamp de Woodlands, au Manitoba, il a fallu que sa mère soit diagnostiquée du cancer au début de la moisson de 2008 pour engager la conversation.

« Sa maladie nous a placé à une croisée de chemins, dit M. Elskamp. J’avais alors 22 ans et sa maladie me frustrait tellement que j’étais prêt à abandonner la ferme. Nous avions à l’époque 200 vaches, une opération vache/veaux de 150 têtes et environ 1600 hectares en cultures commerciales. Les vaches ne m’intéressaient pas mais les cultures m’attiraient. »

Sa mère exhorta la famille à discuter des objectifs de la ferme et de la façon de les atteindre. Ils décidèrent de vendre la laiterie et d’étendre considérablement les cultures.

La famille réalisa vite qu’elle n’avait pas l’expertise nécessaire et engagera des conseillers pour les guider sur les conventions d’actionnaires et les périodes d’achat. Ils agissent comme arbitres impartiaux et ont l’expérience et la perspective pour savoir s’il s’agit d’un arrangement raisonnable et équitable, ou non.

Ils cultivent aujourd’hui 6400 hectares et ont un parc d’engraissement de 7200 têtes. Chaque frère a sa propre opération mais ils utilisent une structure universelle de partenariat et partagent les ressources avec leur père pour atteindre les économies d’échelle recherchées. Monsieur Elskamp dit que ce serait pénible de voir les frères se séparer mais chacun pourrait continuer.

Avoir la bonne assurance est une partie intégrale de la gestion des 5 D. La plupart des producteurs n’hésitent pas à acheter une assurance récolte, incendie ou inondation mais ils se rebutent à assurer leurs ressources humaines, dit M. Elskamp. Mais alors, qui continuera advenant le décès ou l’invalidité d’une personne clé ? L’assurance société permet d’engager en cas d’urgence une personne ayant les compétences requises. L’assurance invalidité fournit la sécurité en cas de maladie ou blessure.

George Dunnett sait trop bien que la vie peut vite changer. Le jeune propriétaire de verger de Brighton, Ontario se sentait fatigué depuis des semaines en 2018 mais ne s’en inquiétait pas. Mais il se sentit un jour si fatigué qu’il fut forcé d’aller à l’urgence. Il s’écrasa avant d’arriver à son camion.

Il avait développé une pneumonie atypique. La maladie était si avancée qu’il avait développé une septicémie et était en choc septique. Les médecins ont lutté pour sauver sa vie ; son coeur s’arrêta de battre à trois reprises durant son coma de trois semaines. À sa sortie d’hôpital trois mois plus tard, une jambe avait été amputée en bas du genou et il avait perdu la moitié du pied de l’autre jambe. Il continue à se rétablir et à refaire ses forces en apprenant à utiliser ses prothèses.

« Fort heureusement, le régime d’assurance-maladie couvrait mes prothèses et mes frais d’hospitalisation, dit M. Dunnett. Mais je n’avais pas d’assurance invalidité privée qui m’aurait fourni immédiatement un revenu. Il a fallu attendre plusieurs mois l’aide du programme ontarien de soutien aux personnes handicapées. J’ai de la chance que mon père ait pu prendre la relève des travaux du verger. Et il s’est occupé de payer les factures pendant que j’étais à l’hôpital. Autrement, je me serais retrouvé dans la rue à la sortie d’hôpital.

Mais tous n’ont pas une famille prête à aider, indique M. Dunnett. Ça vaut le coup de mettre un peu d’argent de côté pour acheter l’assurance nécessaire. Car une fois malade, c’est trop tard.

L’assurance facilite aussi la survie en cas de désastre. Peter Ruiter de la région d’Ottawa venait de se mettre à table pour le lunch, le 8 septembre 2017, quand on frappa à sa porte. On venait lui dire que son étable était en feu. Quatre minutes plus tard, toute la structure était engloutie par les flammes.

« Le hangar n’était pas encore en feu et j’ai pu sortir le tracteur et le camion. Mais j’ai dû me résigner à perdre toutes mes vaches dans l’étable, dit-il. Nous aurions aussi pu perdre la maison mais le vent a tourné un peu et les pompiers sont arrivés juste à temps pour sauver la maison et le garage. Ce fut une vraie dure journée ! »

Subir un désastre peut souvent causer une souffrance morale. Il peut être difficile d’accepter que de mauvaises choses arrivent à de bonnes personnes. « Puis la réalité s’installe, dit M. Ruiter. Je restais là à me dire ‘Ça alors, je n’ai plus de travail.’ Je n’aurais pas à traire les vaches ce soir-là car je n’en avais plus. Chaque soir depuis 25 ans, je quittais l’étable en disant ‘Dormez bien, on se revoit demain matin.’ Une habitude difficile à perdre ! La première nuit, je me suis rendu à 10 pieds de l’endroit où était l’étable avant de réaliser qu’elle n’était plus là. Ce fut dur de rentrer à la maison. »

Heureusement, un couple arriva le samedi matin avec une enveloppe et une carte. Elle disait « Ignorez la pluie, admirez l’arc-en-ciel. C’est devenu le cri de ralliement de la famille quand nous étions déprimés », dit M. Ruiter.

La compagnie d’assurance nous a assez bien traités, dit-il. Elle a couvert les pertes assurées mais ce n’était pas assez pour tout remplacer. Par exemple, il avait assuré son mélangeur TMR de 20 ans pour 20 000 $ et c’est ce que l’assurance a payé. Mais il a dû défrayer 45 000 $ de plus pour une nouvelle machine de remplacement. Sa seule dispute avec la compagnie d’assurance concernait sa perte d’assurance-revenu.

Il utilisa l’argent de l’assurance et a investi davantage pour remplacer son étable par une nouvelle installation robotisée ultramoderne. Comme sa ferme est tout près d’Ottawa, il en facilita l’accès aux visiteurs pour optimiser son potentiel d’agrotourisme. Après 15 mois, l’entreprise est relancée et l’avenir semble prometteur.

Planifier pour les 5 D n’est jamais agréable, dit M. Stewart. Sans avoir la réponse à chaque scénario, il est essentiel d’en amorcer la planification. Après tout, on ne sait jamais ce que la vie nous réserve. ‡

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